L'avortement reste très difficile d'accès en Afrique, malgré le protocole de Maputo
L'avortement reste très difficile d'accès en Afrique, malgré le protocole de Maputo  —  Image d'illustration

Sénégal : des religieux contre l’avortement médicalisé

Les religieux soutiennent que l’interruption volontaire de grossesse est contraire aux réalités socioculturelles du pays, qui a pourtant ratifié le Protocole de Maputo.

Rédigé le , mis à jour le

C'est un droit encore fragile. Le débat autour de l'avortement est réapparu soudainement ces derniers temps au Sénégal. Féministes et défenseurs des valeurs nationales s'opposent autour de ce droit jugé fondamental par les unes et contraire aux "valeurs nationales" pour les autres. 

Dans une enquête du quotidien national Le Soleil, des leaders religieux catholiques et musulmans s'unissent dans leur opposition à cette pratique médicale, pourtant essentielle à la santé de la femme. 

Protéger la vie humaine à tout prix

Vicaire à la paroisse épiphanie du seigneur de Nianing, l’abbé Roger Gomis note que l’Église n’est pas favorable à cette pratique qu’elle assimile à un meurtre. "La vie humaine doit être respectée et protégée de manière absolue depuis le moment de la conception", indique-t-il.  Même dans le cadre d’un viol ou de l’inceste, que "l'Église catholique condamne", pour le religieux "on ne répare pas les souffrances en tuant un innocent, l’enfant encore à naître’’

De son côté, Ahmadou Makhtar Kanté, imam à la mosquée de Point E de Dakar, souligne qu'à ses yeux, l’avortement c’est comme interrompre un processus vital qui a une valeur intrinsèque devant Allah. "Même pour la vie animale ou végétale, l’Islam interdit la corruption, la destruction sauf s’il y a un danger ou une menace qui le justifie, a fortiori la vie humaine. Donc, l’Islam ne va jamais encourager l’avortement", a-t-il martelé. 

Il précise toutefois que "si la vie de la femme enceinte est menacée, il est autorisé en Islam de procéder à une interruption médicale de la grossesse". Mais "ce n’est pas un avortement qui est laissé au libre choix de la femme enceinte. C’est le personnel médical qui fait le choix" a ajouté le religieux musulman. 

Le protocole de Maputo ignoré ?

Mais ces dignitaires religieux ne prennent pas en compte le fait que le Sénégal a ratifié en 2004 le Protocole de Maputo. Cette charte africaine des droits de l'homme et des peuples garantit les droits des femmes et des filles du continent.

Son article 14 dispose que les États ont l’obligation de donner accès à l’avortement aux femmes et aux filles porteuses de grossesses suite à un viol, inceste ou toute autre agression sexuelle, ou lorsque la santé mentale ou physique de la femme, de la fille enceinte ou du fœtus est menacée. 

La loi sénégalaise en contradiction

Mais malgré la ratification du protocole, la loi sénégalaise considère encore l'avortement comme une infraction grave passible de deux ans de prison et d'une amende pouvant aller jusqu'à 100 000 FCFA. Et toute personne pratiquant un avortement ou aidant une femme à avorter encourt des poursuites encore plus sévères. 

La seule exception à cette interdiction est l'avortement thérapeutique pour sauver la vie de la mère. Mais même dans ce cas extrême, il faut l'accord de 3 médecins, et adresser une demande écrite à la présidence de l'ordre des médecins pour enclencher la procédure. 

Modification du Code pénal

C’est pourquoi des organisations féministes, comme l’Association des femmes juristes du Sénégal (AJS), militent pour la modification des dispositions de l’article 305 du Code pénal, à défaut de l’adoption d’une nouvelle loi permettant l’application du protocole. 

L'avortement est un droit fondamental qui a un impact profond sur la santé, l'émancipation et la sécurité des femmes du monde entier. De nombreuses études ont prouvé qu'interdire l'avortement n'empêchait pas les femmes d'y avoir recours. Cela les oblige simplement à le faire en secret, dans des conditions sanitaires déplorables qui mettent leur vie en danger. Mais la société sénégalaise a encore un long chemin à parcourir avant de reconnaître et d'accepter l'importance d'un accès simple et libre à l'avortement