Entre promesses et inquiétudes, le débat autour de la congélation d'ovocytes fait rage en Tunisie

Alors que la législation tunisienne autorise la congélation d'ovocytes que pour certaines femmes, une chanteuse relance le débat sur la nécessité d'élargir l'application de la loi.

La rédaction d'Allo Docteurs Africa avec AFP
La rédaction d'Allo Docteurs Africa avec AFP
Rédigé le , mis à jour le
Les ovocytes sont stockées dans l'azote liquide en vue d'une grossesse ultérieure
Les ovocytes sont stockées dans l'azote liquide en vue d'une grossesse ultérieure

On a beaucoup parlé de la Tunisie en tant que destination de choix sur le continent pour la procréation médicalement assistée. Mais on a rarement abordé la congélation des ovocytes qui n'est pas autorisée à toutes les Tunisiennes. 

La congélation des ovocytes, ou autoconservation de gamètes, ou encore vitrification ovocytaire, est le fait de prélever et de conserver ses ovocytes, c’est-à-dire ce qui évoluera en ovule, pour une grossesse future. Grâce à une technique aujourd’hui très efficace, on fige les ovocytes dans le temps. En Tunisie, là où leur stockage est fixé par la loi à cinq ans, la législation n'autorise le recours à cette technique qu'aux femmes mariées ou aux célibataires "soumises à un traitement ou qui se préparent à subir un acte pouvant affecter leur capacité à procréer", notamment une chimiothérapie.

"Des cerveaux et des lois congelés"

Mais récemment, une chanteuse a déclenché un débat dans une Tunisie où de nombreuses femmes réclament la libéralisation de cette pratique hors indications médicales. "J'ai décidé de congeler mes ovocytes" : cette annonce de la chanteuse Nermine Sfar, star tunisienne des réseaux sociaux, n'a laissé personne indifférent. Des internautes ont jugé ce dossier secondaire dans un pays en crise politico-économique, mais d'autres ont souligné son importance dans une nation pionnière dans le monde arabe en matière de droits des femmes.

"En Tunisie, il y a malheureusement des cerveaux et des lois congelés", s'insurge une internaute. Pour la féministe Yosra Frawes, Nermine Sfar a "démocratisé un sujet rarement évoqué par le passé en Tunisie, car la société civile était préoccupée par d'autres questions".

Loi frustrante

Depuis deux ans, Nayma Chermiti, 40 ans, chroniqueuse d'une télé locale et directrice du site d'information Arabesque, désire congeler ses ovocytes. "Je ne trouve aucune logique dans cette loi frustrante qui exclut la femme célibataire, en bonne santé, mais qui a des responsabilités professionnelles et des contraintes financières qui la poussent à retarder son projet de mariage et de grossesse", déplore-t-elle. Mme Chermiti regrette aussi l'"absence d'une mobilisation de la société civile pour pousser le législateur à réviser cette loi promulguée il y a 21 ans, qui ne correspond pas à l'évolution de la femme et de ses responsabilités". 

"Il y a une demande pressante de jeunes femmes célibataires, pratiquement tous les jours", confirme le docteur Fethi Zhiwa, chef de l'Unité de fécondation in vitro à l'hôpital Aziza Othmana à Tunis, spécialisée dans la congélation des gamètes. Cette demande "s'est accélérée ces cinq dernières années en raison de l'évolution de la société tunisienne où l'âge moyen de mariage chez les femmes est de 33 ans", explique le Dr Zhiwa. "La congélation sociétale (soit sans raison médicale) se pose (...) parce qu'il y a un décalage entre l'âge biologique qui commande l'âge de la reproduction et l'âge sociétal qui commande l'évolution des carrières", souligne le médecin. 

Depuis 2014, près de mille patientes ont congelé leurs ovocytes dont plus de 80% de célibataires", indique le Dr Zhiwa. La révision de la loi qui encadre cette pratique serait "toute simple. Il faut qu'il y ait une volonté politique, surtout que nous avons l'aval des religieux (...) leur seul souci est de s'assurer qu'il n'y aura pas d'échange ni de dons de gamètes", dit-il. 

Des voisins à la traine

Le Dr Zhiwa, qui a participé à l'élaboration du texte, trouve que la loi de 2001 est "victime de sa précocité". A l'époque, elle était très en avance notamment par rapport aux pays voisins. 

C'est seulement en 2019 qu'a été adoptée au Maroc une loi sur la procréation médicalement assistée pour les personnes mariées. La congélation des ovocytes chez les célibataires y est permise en cas de pathologie comme le cancer, affirme le professeur Jamal Fikri, vice-président du Collège marocain de la fertilité. Mais pour la "préservation sociétale" de la fertilité, "les gens qui ont les moyens partent à l'étranger, comme pour les dons d'ovules ou de sperme", estime-t-il. 

En Algérie, aucune loi n'encadre une pratique autorisée uniquement aux femmes mariées, moyennant signature d'un contrat avec la clinique. En Libye, la préservation de la fertilité des femmes célibataires n'existe pas, selon plusieurs médecins.

Source : AFP